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Jean-Pierre Chrétien déconstruit les fantasmes racialistes des Grands Lacs

Image removed.A la manière d'un Edward Saïd, auteur de l'orientalisme, Jean-Pierre Chrétien, certainement le plus fin connaisseur de la région des grands lacs, s'est mis en tête de déconstruire les mythes à l'origine de ce phantasme qu'est l'Afrique des Grands Lacs. Son dernier livre, le bien nommé L'Invention de l'Afrique des Grands lacs, devrait avoir un effet salvateur sur l'idée que l'on se fait de cette région du monde en proie à des drames humains d'une ampleur sans égale.
Dans un premier temps, Jean-Pierre Chrétien s'attache à déconstruire l'unité "géo-culturelle", de la région des grands lacs, qui comprendrait l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi : "l'ensemble des populations de la Tanzanie centrale, du sud du Lac Victoria aux abords du lac Rukwa, partageaient les mêmes institutions que celles des royaumes situées sur leur frange occidentale".
Outre la pseudo-unité géographique et culturelle, c'est, dès les premières tentatives coloniales à la fin du XIXe siècle que se forgent des mythes qui vont profondément déstructurer les sociétés du Buganda, du Bunyoro, du Rwanda et du Burundi. Ainsi, en calquant sur les populations africaines des schémas occidentaux, les colons ont créé de toute pièce un néo-féodalisme occidental : "on assiste dans ce cadre à la mise en place d'un réseau de pouvoirs aristocratiques, qui se détachent de plus en plus de l'ancienne autorité royale dévitalisée et dont les capacités de domination et d'exploitation sur les populations rurales se développent avec la bénédiction des autorités coloniales".
Epoque oblige, les colonisateurs ont aussi importé en plein coeur de l'Afrique l'idéologie des races, chères au coeur du comte de Gobineau. Il en va ainsi de l'idéologie hamitique, ou chamitique : constatant que, au coeur de l'Afrique, existaient des sociétés organisées, les colons ont eu à résoudre une contradiction : comment des êtres supposés inférieurs (les Africains) ont-il pu créer des royaumes ? En inventant une nouvelle race, les Chamites, descendant de Cham, fils de Noé : "Gobineau exclut les Noirs de la lignée noachique issue de Cham et fait des chamites une race blanche. Cinq mille ans avant notre ère aurait eu lieu cette descendance primordiale de la race supérieure, en direction de la Mésopotamie puis de l'Afrique […] puis ces chamites se seraient métissés avec leur sujets noirs". Autre explication donnée à la création des sociétés des grands lacs : l'origine sémite ou asiatique de ces populations. Parmi ces descendants de Cham, mi-asiatique, mi-sémites, porteurs de civilisation, les colons classent les populations Bahima et batutsi. Ainsi, ils vont créer un nouveau fantasme de supériorité qui engendrera plus tard, un déchainement de violence dramatique.
Il en va de même de l'idéologie "bantou" qui dans un premier temps n'avait d'autre sens que linguistique, pour finalement désigner un ensemble de population "première", originelle, un nouveau fantasme sans réelle base scientifique.
Jean-Pierre Chrétien analyse entre autres le mythe de l'empire des Bacwezi qui n'a d'autre fondement que des légendes orales, surtout diffusées dans le Bunyoro. Ces legendes sont ensuite réinterprétés pour donner naissance à un fantasme impérial de population bacwezi, amenés à dominer toute l'Afrique de l'est. De là nait la legende, si dévastatrice, de l'empire bahima-Batutsi.
Résultat : "à l'issue de la période coloniale, la masse des tutsi se retrouva en situation de bouc émissaire piégée par la radicalisation de la société. La révolution sociale de 1959 se traduisit par le déplacement, la spoliation ou la mort de milliers d'entre eux. " Le Rwanda et le Burundi devinrent deux exemples réussis d'organisation socio-raciale de la société. Jusqu'à son point d'acmé, en 1994.
Si Jean-Pierre Chrétien déconstruit à merveille les origines du mal, il est bien en peine lorsqu'il faut formuler des solutions, des remèdes pour ces sociétés. Il trace néanmoins certaines pistes qui doivent êtres prises au sérieux. Parmi elles, il promeut l'idée d'un dialogue poulaire, "une écoute du bas", "car la démocratisation est un leurre si elle n'est pas réalisée concrètement au niveau local, lieu de l'expérimentation par excellence".
Et, à rebours de la victimisation de l'Afrique portée par un courant humanitariste, Jean-Pierre Chrétien conclut son ouvrage en confiant l'avenir de l'Afrique, aux Africains : "Il existe une Afrique qui bouge, qui réagit, qui se débrouille et ruse, qui crée et rêve, qui survit et donne un sens à son existence […] Nous avons à apprendre de l'Afrique." A lire absolument, pour réfléchir à des solutions d'avenir pour ces sociétés meurtries.
Jean-Pierre Chrétien. L'Invention de l'Afrique des Grands Lacs. Editions Karthala.
Jean-bernard Gervais