Les États-Unis accordent une dérogation à TotalEnergies et ExxonMobil malgré les sanctions visant l'armée rwandaise
PARIS/KIGALI/MAPUTO – Deux mois après avoir infligé des sanctions inédites aux forces armées rwandaises pour leur soutien présumé à la rébellion du M23 dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), les États-Unis ont discrètement autorisé TotalEnergies et ExxonMobil à continuer de coopérer avec la Rwanda Defence Force (RDF) au Mozambique, illustrant les arbitrages complexes entre pression diplomatique et sécurité énergétique selon Africa Intelligence.
Selon des informations révélées le 22 mai 2026 par Africa Intelligence, l'Office of Foreign Assets Control (OFAC), l'agence du département américain du Trésor chargée de l'application des sanctions économiques, a accordé début avril une dérogation (waiver) permettant aux deux groupes pétroliers de continuer à bénéficier de la protection des troupes rwandaises dans la province de Cabo Delgado, où sont développés les projets gaziers Mozambique LNG et Rovuma LNG.
Cette autorisation intervient alors que la RDF fait l'objet de sanctions américaines depuis le 2 mars 2026.
Des sanctions sans précédent contre l'armée rwandaise
Le 2 mars, le département du Trésor américain a annoncé l'inscription de la Rwanda Defence Force et de quatre hauts responsables militaires rwandais sur la liste des personnes et entités sanctionnées.
Dans son communiqué, Washington accuse la RDF de fournir un soutien opérationnel direct, des entraînements et des équipements au M23, mouvement rebelle déjà placé sous sanctions américaines et onusiennes, et estime que les offensives du groupe dans les villes de Goma, Bukavu puis Uvira n'auraient pas été possibles sans l'appui de l'armée rwandaise.
Le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, avait alors déclaré que les États-Unis attendaient « le retrait immédiat des troupes, des armes et des équipements de la RDF » du territoire congolais.
Ces sanctions ont été prises en application des dispositions américaines relatives à la RDC, notamment le règlement Democratic Republic of the Congo Sanctions Regulations (31 CFR Part 547). Une licence générale autorisait toutefois jusqu'au 1er avril 2026 la liquidation des opérations en cours impliquant la RDF.
Le casse-tête de Cabo Delgado
Ces mesures ont cependant rapidement posé un problème inattendu.
Depuis juillet 2021, plusieurs milliers de soldats rwandais sont déployés dans la province mozambicaine de Cabo Delgado afin d'appuyer les forces locales contre l'insurrection affiliée à l'organisation État islamique.
Leur intervention est largement considérée comme ayant permis la reconquête de plusieurs localités stratégiques, notamment autour de Palma et de Mocímboa da Praia, ainsi que la sécurisation de la péninsule d'Afungi, où se trouvent les infrastructures des mégaprojets gaziers de TotalEnergies et d'ExxonMobil.
En 2025, Kigali et Maputo ont signé un Status of Forces Agreement (SOFA) destiné à encadrer durablement cette présence militaire et à offrir des garanties sécuritaires aux investisseurs internationaux.
Kigali hausse le ton
À la suite des sanctions américaines, les autorités rwandaises ont laissé entendre que leur déploiement au Mozambique pourrait être remis en cause faute de financements et en raison des difficultés créées par les mesures de l'OFAC.
Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a publiquement affirmé en mars que le Rwanda était prêt à retirer ses forces si leur mission n'était plus soutenue. Selon le Wall Street Journal, Kigali a également dépêché une délégation à Washington afin d'exposer les conséquences opérationnelles des sanctions.
Ce scénario inquiétait les industriels du gaz, alors que les projets de Cabo Delgado représentent plusieurs dizaines de milliards de dollars d'investissements et sont considérés comme essentiels pour les futurs approvisionnements mondiaux en gaz naturel liquéfié.
Une exemption ciblée
C'est dans ce contexte que l'OFAC aurait accordé, début avril, une dérogation spécifique permettant à TotalEnergies et ExxonMobil de continuer à travailler avec les forces rwandaises pour les besoins de la sécurisation de leurs installations.
Les informations disponibles indiquent qu'il ne s'agit pas d'une levée des sanctions contre la RDF, mais d'une autorisation limitée destinée à éviter que les restrictions américaines ne compromettent les projets énergétiques occidentaux au Mozambique.
Aucun texte officiel détaillant cette exemption n'a toutefois été rendu public par l'OFAC.
Une illustration des contradictions occidentales
Pour plusieurs analystes, cette décision illustre les tensions entre deux objectifs poursuivis simultanément par Washington.
D'un côté, les États-Unis cherchent à accroître la pression sur Kigali afin d'obtenir un désengagement de la RDF dans l'est de la RDC et de réduire son soutien au M23.
De l'autre, ils considèrent la présence militaire rwandaise comme un élément essentiel de la stabilité de Cabo Delgado et de la protection d'infrastructures énergétiques jugées stratégiques, notamment depuis que l'Europe cherche à diversifier ses approvisionnements en gaz après la crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine.
Cette position alimente les critiques de certains observateurs, qui y voient une application différenciée des sanctions selon les intérêts géopolitiques en jeu, tandis que d'autres estiment qu'elle traduit une approche pragmatique distinguant le conflit dans l'est de la RDC de la lutte contre l'insurrection djihadiste au Mozambique.
L'épisode intervient enfin alors que Washington continue parallèlement de renforcer son dispositif de sanctions contre des acteurs économiques rwandais soupçonnés d'être liés à l'exploitation et au commerce de minerais provenant de l'est de la RDC, illustrant une stratégie combinant pression ciblée sur Kigali et préservation des intérêts énergétiques occidentaux.