« Une société française 100% étatique a financé de 1990 à 1994 des faits qui ont conduit au génocide rwandais»
Entretien avec Martin Marschner von Helmreich
Depuis 1997, un financier allemand, Martin Marschner von Helmreich, dit détenir la preuve que la France aurait financé, via une société 100% étatique, le génocide rwandais. A quelques semaines de la 16e commémoration du génocide rwandais, grandslacs.info publie un entretien avec Martin Marschner von Helmreich et rend publiques des pièces qui jusqu’alors avaient été tenues secrètes : le numéro de compte utilisé par Martin Marschner von Helmreich pour ses transactions, et qui aurait également servi à financer le génocide, ainsi que plusieurs autres pièces ayant trait à cette affaire.
Martin Marschner von Helmreich est un financier allemand qui se consacre désormais au secteur plein d'avenir des énergies nouvelles. Il n'en a pas toujours été ainsi. En 1991, Martin Marschner von Helmreich avait signé une convention de courtage financier avec la société Rochefort Finances (R.F.), direction financière filialisée de la Caisse Centrale de Réassurance C.C.R. (société étatique). Étrangement, un milliard de francs français disparaît des OPCVM (Sicavs et F.C.P) de la C.C.R. fin août 1994, pour être remboursé, mi-septembre, par le Trésor français. Martin Marschner von Helmreich, mis en cause, enquête et parvient à prouver, en 1997, que les détournements de fonds opérés au seins de la C.C.R. ont servi à financer, entre 1990 et 1994, les caisses noires des services spéciaux français. Auditionné par la commission Mucyo en 2007, il enfonce le clou et accuse la France d'avoir financé le génocide. Le rapport de ladite commission conclut, quant à son témoignage, qu'il est vraisemblable, même s'il est difficile d'apporter la preuve de ses accusations. Faux, répond Martin Marschner von Helmreich : le compte BNP qui a servi à acheter les armes et autres services pour accomplir le génocide est le même que celui qui a permis de faire disparaître 1 milliard de francs en provenance des OPCVM de la C.C.R, entre le 1er janvier et le 29 août 1994, affirme-t-il. Et il est possible de le prouver. Entretien.
Tout a commencé le 29 août, lorsque je me suis aperçu qu’il manquait 1 milliards de francs. On parle souvent de 642 millions mais il s’agit là des pertes de la principale SICAV. Mais il y a d’autres OPCVM qui ont perdu des fonds. En tout cela fait près d'1 milliard.
Vous avez donc signalé qu’il manquait 1 milliard. Comment êtes-vous passé d’accusateur à accusé ?
C’est la Caisse Centrale de Réassurance qui me prévient le 29 août 1994 qu’il manquait 1 milliard sur les différents OPCVM. Le 13 septembre la C.C.R renfloue. Le 29 septembre, je demande une dernière explication sans laquelle je rompais mon contrat. Je reçois un fax le 30 au matin m’avertissant que tout était réglé et que je pouvais délivrer à mes clients un message confiant. Le 30 au soir, je romps le contrat et je préviens l’intégralité de mes clients (à peu près 80 % des encours des OPCVM incriminés) que je ne collabore plus avec la C.C.R. Conséquence : la quasi-totalité de mes clients retirent leur argent. Cela ne passe pas inaperçu, puisque la CCR doit vendre les actifs sur lesquels elle avait placé l’argent de mes clients. La presse se saisit de l’affaire (Le Canard enchaîné, le Figaro, la Tribune, etc.). Mais ça ne sort qu’une fois. Je demande alors l’application de la convention arbitrale conclue dans l’accord, pour faute de leur part. 1 milliard qui manque, c’est une faute ! Cette convention arbitrale m’est refusée. Je vais en référer devant le tribunal de commerce à Paris et demande l’application de la convention. Le tribunal me donne raison. Se met alors en place, en janvier et février 1995, une commission d’arbitrage composée de trois arbitres : c’est un comité d’arbitrage régi par La Haye, puisque je suis simple citoyen allemand contre un État. Cette commission d’arbitrage m’était très favorable. Je demandais 113 millions de francs de dédommagement. Mais le gouvernement français essaie de freiner la procédure par une lettre du ministère des finances, signée Christian Noyer, directeur du trésor, à l’intention du garde des sceaux de l’époque, qui demande à ce que je sois mis en examen le plus rapidement possible ! Je possède cette lettre et vous propose de la publier en annexe ! Elle fait référence à un mémo d’une page du président de la CCR qui réclame avec beaucoup plus d’insistance ma mise en examen, parce qu’ils n’ont pas réussi à se soustraire judiciairement à mes demandes. C’est écrit en noir sur blanc ! Je suis donc mis en examen l’année d’après, pour recel d’abus de confiance. On me reprochait d’avoir touché des commissions qui étaient soi-disant basées sur un recel d’abus de confiance. C’est-à-dire que les frais de gestion générés qui me rémunéraient, étaient basés sur un délit. Sur la principale SICAV dont on débat, j’ai perçu 26 millions de frais de gestion, et la CCR a touché 114 millions. Et la CCR n’a jamais été poursuivie alors qu’elle générait ces frais de gestion ! Pour qu’il y ait recel il faut un auteur principal, lequel n’a jamais été poursuivi ! Et l’on a réussi à me condamner pour recel ! En France, avec la justice, on fait ce que l’on veut, quand on veut ! Cette mise en examen en 1996 n’a servi à l'État français qu’à bloquer la commission arbitrale et à ne pas me régler ce qu’il me devait ! Cette mise en examen a eu lieu trois mois après la conférence de presse que j’ai faite à Paris pour dénoncer toute l’affaire. J’ai également, à la même période, commencé par recevoir des menaces de mort. L’affaire prenait une tournure inquiétante. Avant d'être mis en examen (juin 1996), je me suis réinstallé en Allemagne en mars 1996. Je me rendais aux convocations du tribunal à Paris grâce à un sauf-conduit. J'étais donc mis en examen mais libre et aucune mesure préventive n'a jamais été prise à mon égard..
Comment êtes-vous arrivé à la conclusion que le milliard manquant de la CCR avait financé le génocide rwandais ?
J'ai découvert le pot aux roses en septembre 1997, à savoir que l'argent détourné avait grandement servi à financer le génocide. L'argent détourné des OPCVM qui partait allait toujours sur un même compte de la BNP Villiers. A un moment donné, nous avons eu connaissance d'une opération financière, pour un achat d'armes en direction du Rwanda, en plein embargo, qui atterrissait sur un compte de la BNP. Il s'agissait du même compte que celui que j'utilisais pour mes SICAV ! Dès fin 1995, je savais déjà qu'il s'agissait de trafic d'armes puisque c'était de cela dont m'avaient accusé de hauts fonctionnaires français venus me voir à Monaco. Mais ces accusations n'ont jamais été suivies de mise en examen. Il y a d'autres événements, d'autres personnages qui m'ont conduit vers cette conclusion.
Concrètement, comment avez-vous eu vent de cet achat d'armes, et surtout de l'utilisation de ce compte de la BNP ?
Quelqu'un m'informe d'une opération de vente d'armes passée par l'Égypte, en provenance du Pakistan, en destination de Goma. L'origine des fonds provenait de ce fameux compte domicilié à la BNP Villiers. Ça ne s'est pas fait de manière fortuite. Depuis 1996, j'étais mis en examen, de manière selon moi totalement absurde. Mes activités professionnelles étaient stoppées et ma demande d'indemnisation également. La COB m'a interdit d'activités financières tout en m'infligeant une amende de 1,2 million de francs français, lesquelles amendes et condamnations ont été levées par le Conseil d'État en 1999. Donc j'ai diligenté des enquêtes pour en savoir plus.
Depuis que vous êtes en contentieux avec l'État français, combien de procédures ont été engagées et par qui ?
La première procédure, c'est moi qui la lance, c'est la procédure arbitrale. Deuxième procédure lancée cette fois-ci par la COB : une procédure disciplinaire me mettant en cause. J'ai aussi été mis en examen par la CCR deux fois en 1996. J'ai, de mon côté, lancé quatre autre procédures pour démontrer la manipulation de la CCR. J'ai été débouté de ces quatre affaires, même si l'on m'a donné raison sur le fond ! Suite à la conférence de presse que j'ai donnée, on a lancé deux autres procédures à mon encontre, l'une pour diffamation, l'autre pour chantage et vol de documents.
Revenons en à 1997. Vous découvrez donc que l'argent de la CCR a servi à financer le génocide au Rwanda...
C'est un peu simplifié. En fait cette SICAV qui aurait permis de financer le génocide rwandais, c'est la caisse des services secrets français. En 1994, les services étaient surtout intéressés par le Rwanda mais pas seulement; la Yougoslavie accaparait aussi beaucoup leur attention. Mais, entre fin mars et fin juillet on peut dire que ce compte n'a servi presque uniquement qu'au financement du génocide.
Une fois que vous avez pris connaissance de cette information, que décidez-vous de faire ? Rendez-vous l'affaire publique ?
Non, je ne rends pas l'affaire publique. Je préviens un certain nombre d'autorités, ce qui m'a permis de m'installer de nouveau à Monaco avec ma famille, dans des conditions de sécurité que je pensais convenables. A partir de là, je gagne mes procès, ceux que l'on m'avait intentés, qui ont été déclarés nuls et non avenus. A l'époque j'avais quatre procès en cours : les deux mises en examen pour recel d'abus de confiance, diffamation et chantage. Sans compter l'interdiction de travailler et l'amende de 1,2 million de francs de la COB. En 1999, les sanctions de la COB sont levées par le Conseil d'État. Je gagne les procès que l'on m'a intenté pour diffamation en 1999, et chantage en 2003. Ne restent plus que les deux plaintes pour recel d'abus de confiance qui ont été déclarées inéquitables en 2004 par la Cour Européenne des Droits de l'Homme, mais que je perds en 2007, la France ne reconnaissant pas les décisions de Strasbourg dans son droit interne (en Europe seules la Pologne et la Turquie agissent de même !).
Ensuite, décidez-vous d'oublier ce dossier ?
Non, malgré tout, ma conscience me dicte de ne pas laisser l'affaire en l'état. En 1999, je verse la totalité de mon dossier au TPIR en rencontrant, clandestinement, deux enquêteurs canadiens du TPIR. Les retours ont été relativement rapides. Mes affaires judiciaires se sont mises à traîner. Je n'ai gagné mon procès pour chantage, qu'en 2003. La situation était de nouveau tendue. Elle s'est décrispée que lorsque j'ai gagné devant la Cour Européenne de Justice, fin septembre 2004. Mais, malheureusement, à ce moment-là, ce sont les relations entre la France et le Rwanda qui se sont détériorées. Il n'y avait, dès lors, plus de compromis possible pour l'État français et moi.
Le TPIR a-t-il mené son enquête ?
Je ne sais pas. Je sais simplement que mes nouveaux soucis provenaient de là. Mes dossiers ont de nouveau été enterrés. Donc je n'avais pas la possibilité de travailler. Le but non avoué de la manœuvre, était de m'épuiser financièrement parlant. En juillet 2006, alors que l'on négociait mon dédommagement, on sort de nouveau la plainte de la C.C.R, qui avait été déclarée inéquitable par la Cour européenne des Droits de l'Homme, pour fixer l'audience en septembre 2006. J'en suis informé fin août et mon avocat arrive à repousser le procès jusqu'en février 2007. Lors du rendu, en avril 2007, la CCR est déboutée parce que, selon le jugement, elle était au courant de tout et qu'elle aurait pu tout arrêter dès 1993. Moi, de mon côté, j'avais été approché par la commission Mucyo dès octobre 2006. J'ai donné mon accord pour déposer devant cette dernière. D'octobre 2006 à mars 2007, j'ai rencontré secrètement divers représentants rwandais y compris membres de la commission Mucyo. Je leur ai remis une copie du dossier et répondu à leurs questions. Après étude du dossier et confrontations avec leurs propres recherches, j'ai été invité à témoigner à Kigali. J'ai déposé le 21 mai 2007. Juste avant, j'ai eu le rendu de mon procès à Paris. Je tiens à préciser que les deux affaires semblaient indépendantes l'une de l'autre. La C.C.R et le Parquet ont fait appel et j'ai été condamné en 2008 pour recel d'abus de confiance à une amende de 150 000 euros, et 70 millions d'euros pour dommages et intérêts.
Qu'avez-vous réussi à prouver ?
La complicité de génocide. Une société 100% étatique, émanation du Trésor français, a financé de 1990 à 1994, les faits qui ont conduit au génocide. Nous en avons la preuve. Les travaux qui ont été effectués concernant les achats d'armes, par la commission d'enquête citoyenne ou Human Right Watch, remontent au même compte de la BNP. L'ONU également est arrivée aux mêmes conclusions puisqu'ils ont diligenté en 1998 une enquête sur ce compte de la BNP. Mais le plus intéressant vient des autorités rwandaises, qui ont découvert tout un certain nombre de documents à la BNR, qui prouvent mes dires.
Comment expliquez-vous que, malgré les preuves que vous apportez, ni le gouvernement rwandais, ni les associations de rescapés, n'aient engagé une procédure contre la France pour complicité de génocide ?
Je crois que le gouvernement rwandais a plutôt décidé de monnayer, et a plutôt bien réussi. Le récent voyage de M. Sarkozy à Kigali le prouve, où la France s'est inclinée devant le Rwanda. Le gouvernement préfère négocier le dossier plutôt que de le rendre public. C'est une décision politique qui regarde le gouvernement rwandais. Il n'a pas à se justifier : au niveau économique et social, c'est peut-être la meilleure solution pour le Rwanda. Mais, ce n'est pas la meilleure solution pour la justice. En revanche, il est clair que les rescapés ont la preuve, maintenant, que le gouvernement français a financé l'organisation du génocide.
A votre sujet, la commission Mucyo écrit : « La Commission l’a épluché et a consulté des documents de la banque nationale du Rwanda, mais l’enquête sur ce sujet n’a pas permis de confirmer les accusations de M. Marschner » Pourquoi donc n'y a-t-il pas eu confirmation de vos dires, si les numéros de compte correspondaient parfaitement ?
Pour moi la seule réponse est politique : si la commission Mucyo confirmait le "matching", alors il n'y a plus de compromis possible. La seule voie alors restante, y compris diplomatique, aurait été la voie judiciaire au TPI de La Haye .... La commission Mucyo le savait, M. Kagame le savait, les Français le savaient. D'où les incessants voyages, entre le 16 novembre 2007 et le mois de juillet 2008, des représentants français à Kigali... Enfin, j'ai bien sûr posé moi-même la question au membre de la commission que je connaissais le mieux. Il était plus que gêné, ne pouvait me répondre autrement qu'en se référant au rapport m'indiquant tout au plus qu'il allait faire corriger les erreurs manifestes contraires à ma déposition (ce qui n'a jamais été fait, le rapport ayant servi et ne devant apparemment plus servir, du moins officiellement !). Il ne pouvait surtout pas me répondre pourquoi je figurais, comme un cheveu sur la soupe, en page 289-290 sans rapport avec le précédent et pourquoi il n'y avait pas de chapitre distinct sur le financement, problème pourtant essentiel. D'un autre côté, il faut reconnaître que le rapport Mucyo, contrairement à sa mission initiale, au moment de sa publication insiste sur et même recommande expressément une solution diplomatique négociée avec la France....
Pour aller plus loin, consulter le dossier exhaustif que le site LA NUI T RWANDAISE a consacré à ce dossier en cliquant ici.
Note de Martin Marschner : Je souhaiterais ajouter, pour la compréhension du lecteur, que je ne suis que témoin et que je n'ai pas le droit légalement d'agir dans le cadre de plaintes pour génocide, n'ayant pas été moi-même une victime directe. Seules les victimes directes ont, dans le jargon juridique, un « intérêt à agir ». Cela est d'autant plus difficile à supporter qu'étant, pour le moins, un témoin gênant pour certains, j'ai eu droit à un traitement de faveur comme vous pouvez le constater, surtout entre les lignes. Mon témoignage devant la Commission Mucyo a permis de me libérer de ce danger et encore plus le fait que mes dossiers ont été mis en ligne, donc sont accessibles à tous ceux qui ont « un intérêt à agir ».